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Enquêtes
(2): Visages du massage thaï d'aujourd'hui |
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| Les
sentinelles aux yeux clos |
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| Dans
une petite rue du quartier de Santitham à Chiangmai,
non loin du temple du même nom, des sentinelles
aux yeux clos veillent au maintien d'une forme de toucher
non édulcoré qui est l'expression d'une
tradition très ancienne. Petite enquête
et expériences "saisissantes" au Thai
Massage Conservation Club, une institution où
professent des masseurs aveugles.
Dans l'enceinte, ou sur les marches
de la plupart des temples en Thaïlande, on peut
voir de traditionnels dragons à l'aspect redoutable.
Mais au temple de Santitham à Chiangmai, ce ne
sont pas moins de soixante Bouddhas aux visages d'anges
qui ont capté mon regard. Où sont les
dragons, me direz-vous? Un peu de patience: ils ne sont
peut-être pas si loin...
Le Nuad Bo-Rarn, massage traditionnel
thaï, est façonné de contrastes.
Il est multiple, avec ses nombreuses nuances de style
qui enrichissent l'interprétation d'une seule
et même partition, une seule et même Tradition.
Ne comptez pas sur moi pour affirmer le contraire: en
Thaïlande, il est aisé
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de recevoir un "massage sans message", basé
sur un stéréotype vendu aux touristes
comme étant l'expression même de la tradition.
Par ailleurs cependant, loin des modèles tout
faits, de petits maîtres, véritables artisans,
ont une démarche authentique, personnelle et
créative. Le Nuad Bo-Rarn, ange ou dragon, peut
passer d'un classicisme consensuel à des registres
beaucoup plus caractérisés... et appuyés!
L'un de ces artisans pratique un massage dont la population
locale est certes plus demandeuse que les touristes.
Vous allez comprendre pourquoi.
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Silence des yeux, musique
de l'âme
Gravissant les marches de cette maison à la
façade verte, je me sens entrer dans un monde
obéissant à d'autres règles. Au-delà
de ce seuil, la vision intérieure se substitue
à la vue. Le toucher, l'ouïe, deviennent
les valeurs maîtresses sur lesquelles le senti
se développe.
Quelques échos parviennent du carrefour tout
proche et des stands ambulants qui s'y sont installés.
Mais le bruit discret de mes sandales, retirées
sur le seuil, n'échappe pas à la jeune
fille trônant au comptoir. Déjà,
elle m'accueille d'un sourire à peine esquissé.
En lui adressant le mien, je m'interroge sur le chemin
mystérieux par lequel il est en train de lui
parvenir. Car je sais qu'il lui parvient. |
– «Good afternoon. I have an appointment
with Mr. Hoo».
Quelques instants après que j'aie adressé
ces mots à la jeune femme, l'homme se présente.
Voilà un bon moment que je suis curieux de le
rencontrer, et que j'ai envie d'expérimenter
son art. Un petit flash-back se joue dans ma tête:
un an auparavant, ce fut le récit de Daniel,
un routard de rencontre, qui m'avait mis la puce à
l'oreille. Il m'avait narré par le menu avec
quelle intuition Mr. Hoo avait su s'intéresser
à un problème de jambe accidentée
trois ans plus tôt, alors que lui-même n'y
prêtait plus attention. Quelques séances
et quelques grimaces de douleur plus tard, Daniel avait
littéralement de nouvelles jambes. À vrai
dire, j'avais été séduit par le
mélange de simplicité et d'audace qui
avaient conduit le masseur à faire sans hésiter
tout ce qu'il fallait pour la réhabilitation
de cette jambe quitte à ce que son patient
se contorsionne un brin. Je me reconnaissais en partie
dans ce trait de caractère.
Pour l'heure, je me suis bien préparé
à la rencontre d'aujourd'hui. Je suis bien centré
et éveillé. Je ne confie pas mon corps
à n'importe qui, mais en tant que praticien,
je sais qu'il n'est pas facile non plus d'avoir affaire
à des personnes qui restent sur le qui-vive durant
toute une séance. Mon esprit et mon corps sont
donc calmes, afin de me rendre disponible à une
vraie rencontre, d'autant plus sereinement que je me
sais capable de dire "stop!" si ça
va trop loin pour moi.
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Dans un gant de velours...
D'un abord simple, le maître des lieux est un
personnage plutôt sobre en paroles, aux gestes
lents, mais sans aucune froideur pour autant. Il ne
trahit en rien l'image un peu mythique que mon inconscient
avait eu le temps de se forger de sa personne.
À quoi tient l'alchimie qui nous rapproche instantanément?
Suis-je sensible à sa façon de "m'observer"
avec les fameuses antennes sensorielles qu'il faut prêter,
dit-on, aux non-voyants? Est-ce l'humanité et
le respect qu'il communique à travers son timbre
de voix? Je n'en sais rien. Tout en répondant
aux questions de routine qu'il me pose, entre le petit
hall d'accueil et la salle de massage, il y a comme
une "prise de pouls" entre nous, et je sens
s'établir une fréquence de compréhension
et de respect mutuel.
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Mr. Hoo me conduit dans l'espace de travail. Cinq
ou six hommes et femmes, tous formés par lui,
donnent le massage dans deux salles ouvertes et contigues.
Elles sont carrelées et propres, mais sans
artifice. Le silence qui y règne n'est interrompu
que par le son de la pendule murale et celui des montres-bracelets
de deux masseurs. Tous les quarts d'heure pour la
première, toutes les demi-heures pour les deux
autres, elles produisent un son digital qui annonce
l'heure, à voix haute, et en thaï. Repère
nécessaire, rappel à la réalité
du temps pour ces artisans de la nuit.
Pour le reste, l'arrivée du visiteur qui prend
place sur le matelas à même le carrelage
n'est saluée, de la part de la clientèle
présente, par aucune curiosité déplacée,
ni même par un sourire bienveillant ou poli.
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| La politesse réside
ici dans le respect du silence. Ce dernier est d'une
qualité de laquelle on n'a nulle envie de se
laisser distraire. Quoi de plus normal dans une salle
de massage, que le silence ? Pourtant, celui-ci est
tout sauf banal, et je ne vais pas tarder à m'en
rendre compte.
Descente
dans les profondeurs
Mon masseur s'est mis au travail,
et d'emblée le toucher s'amorce avec intensité.
Les pressions sont certes caractérisées
par leur force, mais aussi par la concentration de celui
qui les exerce. Très palpable, accompagnant la
force de ses doigts et soutenue par un rythme lent et
mesuré, elle entraîne la mienne dans son
sillage et m'ancre dans l'Ici et Maintenant.
Chaque millimètre carré de mon corps faisant
l'objet du toucher acquiert du sens et de la réalité.
La première qualité que je reconnais à
ce toucher est donc de développer une sorte d'hyper-conscience
de mon propre espace corporel. Tout ce qui captait mon
attention à l'extérieur s'estompe, devient
secondaire. Je suis rendu remarquablement présent
à mon corps comme je ne l'avais pas été
depuis longtemps.
Je crois relativement bien connaître
mon corps, mais je le redécouvre, notamment dans
sa part d'ombre où il abrite quelques douleurs
dormantes. Chaque fois que le travail du masseur le
conduit sur ces points, je saisis l'occasion d'y ancrer
davantage ma conscience, notamment en m'aidant d'une
pratique respiratoire appropriée. Les sensations
se transforment. De dérangeantes ou douloureuses,
elles évoluent vers une fraîcheur, non
pas au sens thermique, mais plutôt au sens de
renouvellement d'énergie. C'est comme si on avait
remplacé l'eau stagnante au fond d'un vase, par
de la bonne eau bien fraîche. Et cela fait un
bien fou! |
Sans tout décortiquer ou analyser,
je constate qu'une attention particulière
est portée au traitement de certains points,
identiques à ceux que la médecine
chinoise nomme les points "Iu" (voir
ci-contre), qui sont comme des points starters
des énergies, associés à
toute démarche de tonification ou de dispersion.
Ils interviennent aussi pour stopper la progression
des énergies parasites vers la profondeur.
Par ailleurs, les pressions,
notamment dans les jambes, vont au plus près
de l'os, et intéressent le périoste
(membrane fibreuse et solide entourant les os).
Puis viennent des séries de pressions bien
senties sur des lignes d'énergies classiques,
le long des membres. Toujours avec une technique
en puissance, avec les pouces, pendant que les
mains prennent en tenaille la partie traitée.
Ensuite, des pressions plus
généreuses et prolongées,
à l'aide des paumes, ont un effet drainant
sur la musculature et activent l'irrigation des
fibres musculaires, tout en stimulant le métabolisme
de l'eau dans les tissus. Mon masseur dispose
de tout le poids du haut de son corps pour travailler
sur la partie traitée, qui est bien plaquée
au sol. Toutefois, nuance importante, il ne met
pas constamment tout le poids, car il sait parfaitement
le moduler. |
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| Points
traités en début de massage |
Après
cette substantielle entrée en matière,
viennent les étirements au profit des principales
chaînes musculaires, mais qui décongestionnent
aussi les tissus périarticulaires (image
ci-dessous,à gauche). Une fois le corps
bien éveillé et détendu tout
à la fois, le masseur se consacre au traitement
des zones problématiques ou douloureuses
qu'il a m'a demandé de lui signaler avant
de commencer. J'ai ici une demande particulière
pour les muscles et tendons de mon bras et de
mon épaule gauches, qui ne se sont pas
bien remis, depuis l'hiver précédent,
de certains courants d'air froids.
Mr. Hoo fait un travail détaillé
sur tous les muscles concernés. Je dois
dire pour l'anecdote que je ressortirai avec le
pectoral gauche enflé. Non que ça
ait été violent ou que j'aie eu
mal, mais le toucher a été particulièrement
profond. Toutefois, deux à trois jours
après, lorsque l'œdème s'est
résorbé, je peux vous dire que mon
épaule, douloureuse depuis plus de six
mois, insensible aux traitements les plus divers,
était comme neuve! Tous les mouvements
normaux m'étaient de nouveau permis! |
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| Étirement
sur l'articulation coxo-fémorale (aine),
le genou et la cheville |
Quand
Patoon, un autre "ange" aux mains d'acier
prend les choses en mains... |
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Dans le traitement du dos, j'ai l'occasion d'admirer
la précision avec laquelle il accomplit les manœuvres
où quelques-unes de mes vertèbres craquent.
Là encore, ces manipulations sont plus poussées
que dans un massage thaï plus "classique".
Incontestablement, toutes ces touches –l'attention
soutenue, le travail au plus près des structures,
la précision et les manœuvres plus abouties–
situent Mr. Hoo et son massage sur le plan de la thérapie.
Le bénéfice évident
est de l'ordre du "décrassage". Immédiatement
après le traitement, et dans les jours qui suivent,
je vis avec une sensation d'avoir les muscles "propres",
débarrassés des toxines qui les encombraient.
En tant que thérapeute travaillant
volontiers en profondeur, je ne me sens pas du tout
perdu, au contraire. Je ressens une vraie jubilation
intérieure, de rencontrer enfin ce avec quoi
je suis en résonance personnelle. Cette séance
balaye maintes frustrations que m'ont procuré,
avec leurs effleurages flous à vous mettre les
nerfs en pelote, beaucoup de masseurs et de masseuses
depuis des années, en thalasso, en centre thermal
ou en cabinet privé!
Mais conseillerais-je un tel massage à tout un
chacun? Sans doute pas, car il faut avoir appris à
accueillir des touchers d'une telle intensité.
En tout cas, lorsqu'on est un occidental. Le système
sensoriel, l'esprit et... le cœur, tout en nous
doit être préparé. Dans le moment
où se vit cette expérience intense, il
n'y a pas de place pour autre chose. Si l'esprit ne
sait faire le vide, l'attention reste piégée
dans les zones superficielles de la conscience et l'on
entre alors en conflit avec des sensations qui sont
perçues comme agressives.
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Un
silence qui en dit long
Et c'est à ce point de mon
récit que j'en reviens au silence... Vous savez?
Le fameux silence soi-disant "banal" qui règne
dans la salle de travail... Alors? Le trouve-t-on toujours
aussi banal lorsqu'on sait quel toucher est pratiqué
ici? Certainement pas!
Comment se fait-il que les personnes
présentes dans cette même pièce
reçoivent ce toucher "Force 4" avec
autant d'aisance? Les traitera-t-on d'insensibles, pour
évacuer la question? Alors? Quelle est la clé
de l'énigme? À travers ces questions,
c'est toute la problématique de la perception
de la douleur, si différente d'une culture à
l'autre qui est posée. Sans avoir complètement
élucidé cela, j'ai néanmoins une
piste. À mon sens, toutes les petites gens qui
reçoivent le massage ici, marchand ambulant,
teinturier, modestes artisans de ce quartier populaire
de Chiangmai savent réellement méditer.
Ils ne suivent pas de gourou, ils n'ont pas multiplié
les séminaires de développement personnel.
Certainement pas. Mais ils savent faire le vide, accéder
à une profonde intériorisation tout en
ouvrant leur esprit. Il savent apaiser leurs émotions,
pratiquer la respiration particulière qui convient
à l'accueil de telles sensations. Ainsi ils retirent
le vrai bénéfice de ce massage, à
savoir, une régénération remarquable
du corps et un éveil du cœur et de l'esprit.
Loin du "cajoling"
Extrême-Orient, Occident,
les contrastes relevés dans l'expérience
du corps sont-ils définitifs? Devons-nous rester
sur nos marques en nous contentant de dire: "ils
sont comme ça" ? C'est un fait, depuis des
années, notre vision
occidentale du massage penche plutôt pour une
version cajoling... et s'y enferme un petit peu!
Sans doute existe-t-il en occident
un passif à l'égard de l'écoute
du corps. Un passif que l'on a besoin de soigner, certes!
Mais si nous continuons à associer à la
relaxation cette douceur proche de la pouponnière,
nous allons créer un genre "cool-neurasthénique"
qui risque de compliquer singulièrement notre
rapport au corps!
En croyant bon de poser la douceur
comme principe unique d'évolution, on passe à
côté d'une expérience constructive,
comme la confrontation avec soi-même. Combien
espèrent atteindre des seuils avancés
de relaxation sans qu'on dérange d'un iota les
bonnes vieilles tensions de leur carapace musculaire!
Pourtant, on doit bien se frotter un jour aux parts
réfractaires de soi-même, lorsqu'on aspire
à une évolution "pour de vrai".
À méditer en douceur...
Et en profondeur, bien sûr!
Simon Scialom
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(1): GROS PLAN SUR UN "TEACHER" HORS NORMES
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